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Une nouvelle façon de penser la vermifugation

Biodalg a organisé à l'Etrier des Cabanelles une conférence-débat sur le thème du parasitisme

Nous vous présentons aujourd'hui les textes d'Alain Boutonnet et d'Enzo Costigliola.

Alain et Enzo à Valflaunès le 17/11/2012.
 

LE PARASITISME   (texte d’Alain Boutonnet) 

Comment cette lecture philosophique, sociologique, menée par des écrivains et des philosophes peut-elle s’ancrer dans le monde animal, comment passer de la figure humaine complexe du parasite au parasite des animaux ? Ou comment traduire ces notions philosophiques fondamentales au niveau du terrain, de l’art vétérinaire quotidien ? Sommes-nous dans la même cour ? Y a-t-il un lien entre Tartuffe, l’abbé Faujas, Lucien (figures emblématiques du parasitisme humain), et les parasites  classiques des herbivores : douves, strongles, ténias ?

Nous n’avons pas la prétention de répondre à cette délicate interrogation. Nous ne sommes pas des spécialistes, ni en parasitologie, ni en philosophie, encore moins des chercheurs scientifiques,  mais la clinique, l’étude critique de la thérapeutique vétérinaire, la lecture des biologistes (Claude Combes) et des philosophes (Michel Serres) nous amène à ébaucher certains rapprochements à résonance concrète.

 

EVOLUTION DE LA LUTTE ANTI PARASITAIRE

S’appuyant sur la théorie simplificatrice « le parasite doit être expulsé et si possible détruit » (le parasitisme, une maladie qui doit disparaître de l’élevage moderne ; encyclopédie agricole pratique – 1984) l’homme s’est évertué à débarrasser  les animaux domestiques de leurs parasites : c’est la politique sanitaire à courte vue où le moyen (le toxique ou la molécule chimique de synthèse utilisés)  représente la solution définitive.

Un cycle sans fin s’installe : déparasitage, réinfestation, chimio-prévention. Les parasites cherchent à survivre et présentent des phénomènes de résistance, les molécules se diversifient. C’est une pièce qui se joue entre la molécule de synthèse mise au point par des chercheurs ultra-spécialisés et  le parasite. L’acteur principal, le cheval, la chèvre, le bovin, sert de terrain d’essai, de lieu de confrontation mais n’est pas sollicité en tant qu’organisme vivant, nous sommes dans le monde de l’uniformité programmée.  Même si aujourd’hui des voix s’élèvent pour recommander un traitement antiparasitaire plus ciblé, le fond du message qui dicte toute la stratégie ne change pas : nous retrouvons « le logos despotique de l’exclusion » cher à Michel Serres.  Dans beaucoup de  centres équestres par exemple, tous les chevaux sont vermifugés le même jour, sans tenir compte des cas individuels, sans examen clinique, idem pour les porcheries ou les élevages bovins.

Un cheval est hospitalisé dans une école nationale vétérinaire pour bronchite chronique et troubles pulmonaires répétitifs. Il a été vermifugé il y a trois semaines à l’aide d’un vermifuge à large spectre (Ivermectine). Bien que tous les examens coprologiques et sérologiques soient négatifs, il est tout de même vermifugé à son entrée à l’aide de deux molécules différentes, au cas où… Le traitement antiparasitaire est devenu un acte réflexe irréfléchi, routinier, comme s’il n’avait aucune contre indication, aucune toxicité, comme si finalement il était sans importance. Mais s’il n’est pas mis en œuvre le jugement tombe sans appel et on parle d’irresponsabilité, ou d’inconscience, ou d’incompétence !

Quand on demande à un éleveur de porcs plein air qui ne fait aucun traitement antibiotique, aucun vaccin pourquoi il traite contre les parasites une fois par an, la réponse est claire « je vermifuge par habitude parce que le technicien me l’a conseillé pour prévenir le parasitisme». C’est ainsi que l’on glisse par paliers successifs dans la chimio-prévention. L’utilisation des endectocides à libération continue (bolus) ou les traitements répétés à quelques semaines d’intervalle à titre préventif (c'est-à-dire lorsqu’il n’y a aucun signe clinique) perturbent l’immunisation des jeunes animaux.  Le système immunitaire de l’hôte n’aura pas été en contact avec les différents stades larvaires du parasite et n’aura donc élaboré aucun anticorps  correspondant ; de même si des jeunes animaux se retrouvent à la fin d’activité du bolus en compagnie de bovins plus âgés et normaux, c'est-à-dire sans bolus, une véritable explosion  parasitaire peut survenir chez les animaux que l’on a voulu préserver, avec des conséquences dramatiques.

 

CONSEQUENCES DU TRAITEMENT CHIMIQUE CURATIF ET PREVENTIF

Dans les années 1980 une nouvelle famille d’antiparasitaires est apparue : la famille des avermectines-milbémycines, encore appelées endectocides. Nous sommes passés du stade artisanal, du fusil de chasse à un coup à l’artillerie lourde, au bazooka, à la mort annoncée du parasite, puisque ces molécules sont actives sur les formes adultes et larvaires et aussi sur les œufs.

30 ans après le bilan est morose : les parasites se sont adaptés. La chimiorésistance tout comme l’antibiorésistance  s’accroissent de façon inquiétante. Certains parasites sont passés du stade mutualiste au stade parasite agressif : trichostrongylus axéi chez le cheval, paramphystomum chez les bovins, les vers plats et en particulier les ténias, sont de plus en plus présents y compris chez les chevaux adultes alors que le professeur Euzéby écrivait en 1966 : « le pronostic du téniasis des équidés est très généralement bénin » et il ajoutait : « le jeune âge est un important élément de la sensibilité à l’infestation. » Aujourd’hui des chevaux adultes sont fréquemment atteints et il est de plus en plus difficile de les traiter. Même constat  pour les paramphystomes  chez les bovins, maladie parasitaire majeure alors que dans les années 1960 -1970 ils étaient considérés comme des parasites sans histoire, voire des mutualistes.

Les lignes se sont déplacées et les traitements se multiplient dans les élevages intensifs chez le cheval et même chez certaines espèces comme les camélidés en Afrique. En Angleterre dans certains élevages équins les traitements antiparasitaires mensuels sont la règle.

L’ANIMAL REHABILITE

Vouloir éradiquer le parasite montre à quel point l’homme s’est approprié l’animal, en a fait sa chose sans lui laisser la moindre autonomie, sans tenir compte de sa propre histoire, lui ôtant du coup  toute possibilité de communication avec son propre monde. Il est temps de réhabiliter l’animal, de s’intéresser à son vécu de l’intérieur, de son point de vue, pour reprendre l’expression d’Eric BARATAY : « tout cela suppose comme préalable fondamental d’abandonner la conviction que l’animal n’est qu’un objet, un élément passif et creux, pour soutenir, au contraire, qu’il s’agit d’un être vivant qui sent, éprouve, s’adapte, agit. Il n’est pas question d’adopter une simple posture permettant un aimable exercice intellectuel qui serait factice, puéril et vain, mais d’une conviction permettant d’étayer un autre raisonnement. Elle repose sur les sciences contemporaines (éthologie, psychologie, neurologie…) qui accumulent les remises en causes et accordent de plus en plus aux animaux en capacité à évaluer et ressentir, en possibilité d’interprétation, de communication, d’initiative, d’adaptation. Ces données sont déjà utilisées par des philosophes, assez nombreux dans les pays anglo-saxons, encore rares en terre francophone (Lestel, Merleau-ponty, Dérrida, Despret) qui ne se contentent plus des concepts antiques répétés par une majorité de philosophes jusqu’à nos jours. On n’ose pourtant plus reprendre les idées de l’Antiquité pour penser ce que les Grecs considéraient comme des autres de l’homme (la femme, l’enfant, les non-occidentaux) mais on s’en contente aisément pour l’animal car elles rassurent en postulant une radicale différence avec l’homme et en justifiant la prédominance de celui-ci. » Eric Baratay – le point de vue animal, une autre version de l’histoire.

L’ A PRIORI IDEOLOGIQUE

Les traitements antiparasitaires infligés aux animaux à l’aide de molécules chimiques de synthèse révèlent notre peur devant un autre monde que  nous ne sommes pas certains de dominer. Ils traduisent la façon « moderne » de concevoir l’élevage : les spécialistes, la molécule chimique, les parasites en tant qu’êtres indésirables, constituent le trio d’attaque, l’éleveur et l’animal ne sont pas les acteurs déterminants, ils sont même complètement ignorés. Dans les publications spécialisées écrites par les chercheurs les enseignants les épidémiologistes, les parasitologues, et les industriels il n’est jamais fait mention de l’éleveur.

LE ROLE DE L’ELEVEUR :

Le sens clinique de l’éleveur, son  expérience, la connaissance de ses animaux sont des atouts fondamentaux. Nous sommes dans le cadre de l’animal domestique, c'est-à-dire rattaché à la maison et non dans le cadre d’un élevage scientifique industriel où tous les paramètres sont confiés à un ordinateur. Choisir le moment le plus propice pour changer de pâture, séparer les jeunes des adultes, varier l’alimentation, décider de la date de la mise à l’herbe, autant de décisions fondamentales où  l’éleveur est irremplaçable.

Aujourd’hui que faire ?  pour des raisons écologiques et économiques il est important de déposer les armes.

Raisons écologiques, cela coule de source : une molécule chimique laisse des résidus dans le lait, la viande et dans l’environnement quels que soient les temps d’attente recommandés avant l’abattage ou avant la traite.

En effet, nous ne pouvons plus ignorer que les molécules chimiques de synthèse continuent d’agir dans l’organisme à doses infinitésimales  non détectées par les analyses classiques et qu’elles peuvent agir en synergie avec d’autres molécules chimiques (effet potentialisateur).

Raisons économiques : « les populations de parasites chimio-résistants sont d’abord apparues  et ont pris une importance considérable dans les pays tropicaux : Amérique du sud, Afrique, zone pacifique dont Australie et Nouvelle Zélande. Ceci est relatif au climat favorable, à la prolifération des parasites et A L’UTILISATION FREQUENTE D’ANTIPARASITAIRE. EN AFRIQUE DU SUD PLUS DE 90 % DES ELEVAGES OVINS SONT CONFRONTES A CE PHENOMEMENE ET CERTAINS ELEVAGES OVINS ONT ETE ELIMINES POUR DES RAISONS ECONOMIQUES.  Plus aucun traitement n’était actif sur Haemonchus contortus. Il en résultait une infestation massive des agneaux, à l’origine d’une mortalité très importante. Actuellement, de nombreux auteurs australiens considèrent que  LA RESISTANCE AUX ANTHELMINTIQUES EST LE PRINCIPAL ECUEIL MEDICAL ET ECONOMIQUE POUR L’ELEVAGE OVIN, tandis qu’en Amérique du sud les services officiels considèrent la chimiorésistance comme une BOMBE A RETTARDEMENT pour la filière ovine ».Le point vétérinaire –parasitologie des ruminants – n°spécial 1997

combes-parasite

INTERACTIONS DURABLES HOTE-PARASITE

En 1995 le Professeur Claude Combes, publiait « interactions durables – écologie et évolution du parasitisme ».  Ce livre fondamental n’a pas eu en médecine vétérinaire l’accueil qu’il méritait. Claude Combes insiste sur le fait que le couple hôte parasite s’installe dans la durée (tout comme les parasites humains, Tartuffe, l’Abbé Faujas, etc) avec pour conséquence « le génome du parasite par l’intermédiaire de molécules ou de structures plus complexes, peut modifier le phénotype de l’hôte ». On peut parler de phénotypes croisés puisque « chacun peut interférer avec le territoire de l’autre ». La conséquence la plus spectaculaire de cette cohabitation de génomes différents est le fait que le parasite peut procurer à l’hôte un ou plusieurs gènes que l’hôte ne possède pas mais qui peuvent être avantageux pour lui. Le parasite peut également profiter des gènes de l’hôte ;  c’est ainsi qu’au fil de l’évolution les ténias se sont débarrassés de leur tube digestif et spécialisés dans l’’absorbtion  des principes alimentaires à travers leur tégument (l’hôte digère pour eux).

Le parasite en parallèle peut  intervenir pour favoriser son hôte préféré et chasser une autre espèce d’hôte. Le cerf de Virginie aux Etats Unis est régulièrement parasité par un nématode. Le couple s’entend bien et le parasite cause peu de dégâts. Mais si l’élan et le caribou chassent, en période hivernale par exemple,  le petit cerf de virginie de son territoire, les larves ingérées par les intrus deviennent fortement pathogènes et les obligent à quitter les lieux. Le parasite a sauvé son hôte. Cet exemple développé magistralement par le Professeur Combes montre de façon troublante comment le parasite à tous les stades (larvaire ou adulte) sait où il se trouve et agit en conséquence. La communication hôte parasite est démontrée et on peut ainsi mieux imaginer ce que donnent des traitements chimiques répétés quant au changement d’attitude du parasite : à force d’être attaqué, détruit, anéanti, il devient hyper virulent.

 

CONSEQUENCES : CHANGEMENT D’ATTITUDE

Chez les animaux domestiques, comme chez tous les êtres vivants il y a eu et il y a toujours échange de gènes entre les deux parties. Nous connaissons mal ou pas du tout ce chapitre pourtant fondamental. Toutes les recherches sont axées sur les traitements à base de molécules les plus performantes possibles. La richesse des témoignages des éleveurs au fil des siècles et des saisons,  le comportement même des animaux ne sont pas pris en compte. Comment les chèvres ou les chevaux au pâturage choisissent leur menu suivant les saisons, comment ils savent trier un brin d’armoise ou un brin de romarin, comment un peu d’ail dans la ration quotidienne peut changer bien des choses, ces actes là ne sont considérés que par une minorité de paysans travaillant dans le cadre de l’agriculture ancestrale, naturelle, biologique.

 

CONCLUSION :

L’ÉQUILIBRE PARASITAIRE

 

 Le parasitisme reste une question ouverte ; ceux qui préconisent un traitement curatif et préventif implacable contre les parasites font preuve d’une grande méconnaissance du monde vivant.
Ce monde vivant a évolué grâce à des couples mutualistes ou des associations symbiotiques.
L’animal, les parasites, l’éleveur, ce triptyque constitue la souche de toute réflexion sur le parasitisme.
Le problème n’est jamais envisagé sous cet angle dans les communications, les articles, les cours concernant l’équilibre parasitaire.

On évoque le gain journalier, les retards de croissance, les risques économiques.

Par « le versant animal », le vécu de l’intérieur, nous arrivons à la notion d’équilibre parasitaire certes instable, fragile, mais fondamental pour les 2 partis : l’art de l’élevage consiste à tout mettre en œuvre pour que le parasite reste à sa place, ne se change pas en parasite destructeur (Tartuffe ne doit pas devenir le propriétaire de la maison !)

L’hôte donne le gîte et le couvert, le parasite protège contre d’autres parasites éventuels, « il y a donc une nouvelle logique de l’échange. Logique qui repose sur la dissymétrie (et non plus la symétrie)  des éléments échangés « Figures du parasite » : Myriam Roman, et Anne Tomiche).

Ce rôle de sentinelle aux côtés de ses animaux redonne toute son importance au métier d’éleveur-paysan.

 

 
 

mardi 30 avril 2013

 
 
 

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